Une devise latine qui veut dire « parmi les livres de »
Ouvrez un volume ancien dans une vente aux enchères et glissez un regard sous la couverture. Là, collée au contreplat, une petite estampe gravée porte souvent deux mots : ex libris. La formule latine signifie « parmi les livres de », et se complète d'un nom, d'un blason, d'une devise. C'est une marque de propriété, mais surtout une déclaration : ce livre appartient à quelqu'un, et ce quelqu'un tient à ce que cela se sache.
L'objet naît avec l'imprimerie. Le plus ancien ex-libris connu est allemand, daté autour de 1470 : une simple xylographie représentant un hérisson tenant une fleur, glissée dans les livres offerts par un certain Hildebrand Brandenburg à une chartreuse de Bavière. En France, on situe l'apparition vers 1529 avec celui de Charles d'Albret. À l'époque, un livre coûte une fortune et se transmet comme une terre ; le marquer, c'est protéger un capital autant qu'afficher un rang.
Albrecht Dürer en grave, les grands collectionneurs en commandent aux meilleurs artistes. La vignette devient un genre à part entière, au croisement de l'héraldique, de la gravure et de l'intime.
Du blason au rébus : un autoportrait en miniature
Pendant trois siècles, l'ex-libris parle le langage du sang et du rang : armoiries, couronnes, supports héraldiques. On lit le propriétaire avant de lire le livre. Puis le XVIIIe siècle assouplit la grammaire, et le XIXe la fait exploser. La bourgeoisie cultivée s'empare de l'objet et invente l'ex-libris parlant, ce petit théâtre symbolique où chacun met en scène ses goûts, son métier, ses obsessions.
Un médecin fait graver un serpent enroulé, un marin une ancre, un amateur de chasse une meute lancée. Les plus malins glissent un rébus de leur nom. La devise, surtout, devient l'âme de la chose. Certaines sont restées célèbres pour leur humour grinçant, comme cet avertissement classique aux emprunteurs négligents : « Va, petit livre, et si l'on te garde, reviens vers ton maître. »
C'est l'âge d'or. Vers 1900, l'ex-libris est si prisé qu'on le collectionne pour lui-même, on l'échange, on fonde des sociétés savantes, la française naît en 1894. La vignette n'est plus seulement collée dans un livre : elle est devenue une œuvre que l'on admire pour elle-même, tirée à l'eau-forte ou au burin par des graveurs réputés.
Trois techniques, trois budgets pour le vôtre
Bonne nouvelle : créer son ex-libris n'a jamais été aussi simple, et l'objet n'a rien perdu de son panache. Tout commence par le concept. Évitez l'écueil du logo d'entreprise ; cherchez plutôt une image qui vous ressemble vraiment. Un animal, un objet fétiche, un détail de votre maison, une vue qui compte. Ajoutez la formule « Ex libris » suivie de votre nom, et éventuellement une devise courte. Le meilleur ex-libris tient en un coup d'œil.
Pour la fabrication, trois voies coexistent. Le tampon encreur est la plus accessible : un graveur ou un site spécialisé transforme votre dessin en cachet de caoutchouc pour une vingtaine d'euros, et vous signez des centaines de volumes en un geste. L'étiquette imprimée, héritière directe de la vignette historique, se commande en planches autocollantes ; choisissez un papier vergé légèrement crème, plus noble que le blanc clinique, et une encre brun sépia plutôt que noire.
La voie royale reste la gravure. Confier votre motif à un graveur sur cuivre ou sur bois, c'est renouer avec le geste de Dürer et obtenir des tirages d'une finesse incomparable, comptez plusieurs centaines d'euros. Entre les deux, le tampon à sec, qui imprime votre marque en relief sans encre, offre une élégance sobre et discrète, parfaite pour les beaux papiers.
L'art de bien le poser
L'emplacement ne s'improvise pas. La tradition place l'ex-libris au contreplat supérieur, c'est-à-dire au revers de la première de couverture, en haut à gauche ou centré. On évite la page de titre, qui appartient à l'auteur, et le bord des pages, qui s'abîme.
Question colle, soyez intransigeant si vous tenez à vos livres. Bannissez le ruban adhésif et les colles industrielles, qui jaunissent et brûlent le papier en quelques années. Les relieurs recommandent une colle d'amidon ou de méthylcellulose, réversible, celle-là même qu'emploient les restaurateurs. Pour un tampon, une encre à séchage rapide et résistante à la lumière évitera la bavure et la décoloration.
Un dernier conseil de bibliophile : ne marquez jamais un livre ancien ou de valeur destiné à la revente. Sur un ouvrage de collection, votre ex-libris peut autant rehausser la provenance que dévaloriser une édition rare. Réservez la signature à vos livres aimés, ceux que vous comptez garder et transmettre, car c'est précisément là qu'elle prend tout son sens.
Une signature qui traverse le temps
Pourquoi ressusciter une coutume de la Renaissance à l'heure de la liseuse ? Justement parce que le livre physique, dans un monde dématérialisé, redevient un objet de désir et d'appartenance. Marquer sa bibliothèque, c'est affirmer qu'elle n'est pas un simple stock mais un portrait de soi, patiemment composé volume après volume.
Pensez aussi au futur. Un ex-libris transforme un livre prêté en livre qui revient, et un héritage anonyme en mémoire familiale. Dans cent ans, un acheteur ou un descendant retournera la couverture et lira votre nom, votre devise, l'animal que vous aviez choisi. Comme les seigneurs gravaient leur blason dans la pierre, vous aurez gravé le vôtre dans le papier.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un ex-libris, exactement ?
C'est une marque de propriété apposée dans un livre, le plus souvent une vignette gravée ou imprimée collée au revers de la couverture. La formule latine « ex libris » signifie « parmi les livres de » et se complète du nom du propriétaire, parfois d'un blason et d'une devise. Apparu avec l'imprimerie vers 1470, il sert à la fois à identifier le possesseur et à exprimer sa personnalité.
Combien coûte la création de son propre ex-libris ?
Tout dépend de la technique. Un tampon encreur personnalisé revient à une vingtaine d'euros et permet de signer des centaines de livres. Des étiquettes autocollantes imprimées sur beau papier coûtent quelques dizaines d'euros la planche. La gravure artisanale sur cuivre ou sur bois, la plus noble, se chiffre en centaines d'euros mais offre des tirages d'une finesse incomparable.
Peut-on coller un ex-libris dans un livre ancien sans l'abîmer ?
Oui, à condition d'utiliser une colle réversible comme l'amidon ou la méthylcellulose, employée par les restaurateurs, et jamais de ruban adhésif ni de colle industrielle qui jaunissent le papier. Évitez toutefois de marquer un ouvrage rare destiné à la revente : sur une édition de collection, une vignette peut dévaloriser le livre. Réservez votre signature aux volumes que vous comptez garder.
