Histoire & culture

Comment rangeait-on les rouleaux à la Bibliothèque d'Alexandrie

Par la rédactionPublié le 2 janvier 2026
Comment rangeait-on les rouleaux à la Bibliothèque d'Alexandrie
L'essentiel : Bien avant la cote Dewey, un poète bibliothécaire d'Alexandrie a inventé l'art de classer le savoir : tablettes d'étiquetage, alphabet et catalogue géant. Notre rangement d'aujourd'hui en descend directement.

Un demi-million de rouleaux, et pas une seule étagère comme la nôtre

Imaginez une salle où l'on ne voit aucun dos de livre. Vers 250 avant notre ère, la Bibliothèque d'Alexandrie aurait abrité entre 400 000 et 700 000 rouleaux de papyrus, selon les estimations antiques. Or un rouleau ne se range pas debout : c'est un long ruban enroulé autour d'un bâton, qu'on couche à plat ou qu'on glisse dans un casier. Impossible de lire un titre au premier coup d'œil. Tout l'enjeu du rangement antique tient dans ce problème : retrouver une œuvre sans déplier des centaines de cylindres.

La solution était d'une élégance toute matérielle. Les rouleaux étaient logés dans des armaria, des niches ou des casiers de bois aménagés dans les murs, parfois regroupés dans des corbeilles cylindriques en cuir ou en bois nommées capsae. Chaque rouleau portait, accrochée à son extrémité, une petite étiquette suspendue : le sillybos, languette de parchemin ou de papyrus indiquant l'auteur et le titre. C'est le tout premier dos de livre de l'histoire, l'ancêtre direct de l'étiquette que l'on colle aujourd'hui sur la tranche.

Le poète qui inventa le catalogue

Ranger ne suffit pas : encore faut-il savoir où chercher. C'est ici qu'entre en scène Callimaque de Cyrène, poète et érudit attaché à la Bibliothèque au IIIe siècle avant notre ère. On lui doit les Pinakes, littéralement « les Tablettes », un monument de cent vingt rouleaux dont le titre complet pourrait se traduire par : Tableaux de ceux qui se sont illustrés dans tous les domaines du savoir, et de ce qu'ils ont écrit.

Les Pinakes ne sont pas la bibliothèque : ils en sont le catalogue raisonné. Callimaque y répartit les auteurs par grands genres — poètes, orateurs, philosophes, historiens, médecins, législateurs — puis, à l'intérieur de chaque classe, par ordre alphabétique. Pour chaque auteur, il donne une courte biographie, la liste de ses œuvres, le premier mot de chaque texte (l'incipit, qui servait d'identifiant unique) et le nombre de lignes. C'est, presque trait pour trait, ce que fait une notice de bibliothèque moderne : classe thématique, vedette auteur, titre, repère d'identification. Le classement par discipline puis par nom n'a pas été inventé à la Renaissance ni au XIXe siècle. Il a été conçu à Alexandrie.

Pourquoi l'alphabet a tout changé

Le geste qui nous paraît évident — classer de A à Z — fut une rupture intellectuelle. Les civilisations antérieures ordonnaient le savoir par hiérarchie sacrée, par ancienneté ou par prestige. Trier des noms selon une suite de lettres, abstraite et neutre, revenait à admettre qu'Homère et un grammairien obscur méritaient la même place dans la file d'attente. Alexandrie a osé cette neutralité, et c'est elle qui rend une grande collection navigable.

Le rangement physique épousait cette logique. Les rouleaux d'un même auteur voisinaient, ceux d'un même genre étaient regroupés dans la même aile ou les mêmes casiers, et le sillybos permettait de vérifier d'un regard qu'on tenait le bon texte. Les bibliothécaires, dont plusieurs furent aussi les directeurs successifs (Zénodote, Ératosthène, Aristophane de Byzance), affinaient sans cesse ce travail : Zénodote aurait été le premier à ordonner alphabétiquement les rouleaux par la première lettre du nom d'auteur. Chaque génération ajoutait sa couche de rigueur.

L'ordre perdu, et ce qu'il nous a légué

Le drame d'Alexandrie n'est pas seulement la disparition des textes : c'est la perte du système. Les Pinakes eux-mêmes ne nous sont parvenus que par fragments et citations, si bien que nous reconstituons l'organisation de la plus grande bibliothèque antique comme on reconstitue un meuble dont il ne resterait que les tenons. Nous savons qu'un ordre existait, brillant et systématique ; nous n'en possédons plus le plan complet.

Et pourtant, cet ordre survit dans nos murs. La distinction entre la collection (les rouleaux dans leurs casiers) et son catalogue (les Pinakes), le classement par discipline puis par auteur, l'étiquette d'identification, l'incipit comme repère unique : tout cela irrigue encore la bibliothèque d'aujourd'hui, qu'elle soit municipale ou nichée dans un salon. Quand vous regroupez vos romans par auteur sur une étagère en chêne et que vous collez une pastille de couleur sur le dos d'un beau livre d'art, vous rejouez, sans le savoir, un geste vieux de vingt-trois siècles.

Ce que la méthode d'Alexandrie souffle à nos bibliothèques d'aujourd'hui

La leçon alexandrine est étonnamment actionnable pour qui aime ses livres et son intérieur. Premier principe : séparer le rangement du repérage. Vos rayonnages disent l'ordre physique, mais rien ne vous interdit de tenir, comme Callimaque, une liste à part — un carnet ou un fichier — qui recense ce que les tranches ne montrent pas (les ouvrages prêtés, les éditions rares, les volumes rangés à plat).

Deuxième principe : choisir une logique unique et s'y tenir. Alexandrie avait tranché pour le genre puis l'alphabet ; chez vous, ce peut être la couleur, le format ou le thème, mais le mélange des critères est l'ennemi du retrouvable. Troisième principe, le plus négligé : soigner le repère visuel. Le sillybos antique nous rappelle qu'une étiquette n'est pas un détail administratif mais le point de contact entre l'œil et le savoir. Une cote manuscrite à l'encre, une étiquette de papier vergé, une reliure assortie : sur une bibliothèque de menuisier, ce sont ces signes qui transforment un mur de livres en collection ordonnée — exactement ce que cherchaient les érudits du Musée d'Alexandrie.

Questions fréquentes

Les livres étaient-ils rangés debout à la Bibliothèque d'Alexandrie ?

Non. À Alexandrie, les livres étaient des rouleaux de papyrus, qu'on ne pouvait pas dresser comme nos volumes reliés. Ils étaient couchés dans des casiers muraux (armaria) ou rangés dans des corbeilles cylindriques (capsae), avec une étiquette suspendue, le sillybos, indiquant l'auteur et le titre — l'ancêtre de notre dos de livre.

Comment retrouvait-on un texte précis parmi des centaines de milliers de rouleaux ?

Grâce aux Pinakes, le catalogue en 120 rouleaux conçu par le poète Callimaque. Les œuvres y étaient classées par genre (poésie, philosophie, médecine…), puis par ordre alphabétique d'auteur, avec pour chaque texte le premier mot (l'incipit) et le nombre de lignes. Ce catalogue jouait le rôle de notre fichier de bibliothèque moderne.

En quoi ce classement annonce-t-il nos bibliothèques actuelles ?

Alexandrie a inventé trois principes toujours en usage : séparer la collection de son catalogue, classer par discipline puis par auteur, et identifier chaque ouvrage par une étiquette et un repère unique. Le classement alphabétique systématique et la cote descendent directement de cette méthode, bien avant la classification Dewey du XIXe siècle.

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