30 000 livres et la mauvaise question
Umberto Eco recevait ses visiteurs dans un appartement milanais traversé de rayonnages : trente mille volumes, auxquels s'ajoutaient les cinquante mille de sa maison de campagne près d'Urbino. Le rituel était immuable. Tôt ou tard, l'invité s'arrêtait, balayait les murs du regard et lâchait la phrase fatale : « Professeur, et vous les avez tous lus ? »
Eco la détestait, cette question. Elle trahissait une conception comptable de la culture, où la bibliothèque serait un trophée, l'inventaire fier de ce qu'on a digéré. Le sémiologue répondait parfois, malicieux, qu'il n'avait lu aucun de ces livres — sinon pourquoi les garderait-il chez lui ? La provocation cachait une thèse sérieuse, qui allait devenir l'une des plus belles idées jamais formulées sur le rapport aux livres.
La thèse d'Eco : la bibliothèque comme outil de recherche
Pour Eco, une bibliothèque privée n'est pas une annexe de la mémoire, un répertoire des textes assimilés. C'est exactement l'inverse : un instrument de travail tourné vers l'inconnu. Les livres lus ont déjà donné ce qu'ils avaient à offrir ; ils sont derrière vous. Les non lus, eux, sont devant : ils délimitent le champ de ce que vous ignorez encore, et c'est précisément ce territoire qui rend la bibliothèque vivante.
Plus vous savez, écrivait-il en substance, plus s'étendent les rangées de ce que vous ne savez pas. Une bibliothèque sérieuse contient donc toujours, et doit contenir, beaucoup plus d'ouvrages non lus que lus. À soixante-dix ans, un lecteur vorace aura parcouru peut-être vingt-cinq mille volumes — une goutte dans l'océan de ce qui s'imprime. La bibliothèque idéale n'est pas celle qui flatte ce qu'on a accompli, mais celle qui tient sous les yeux l'immensité de ce qui reste.
Quand Nassim Taleb baptise l'« antibibliothèque »
L'idée serait peut-être restée une anecdote milanaise sans Nassim Nicholas Taleb. Dans Le Cygne noir, paru en 2007, l'essayiste ouvre son livre sur la bibliothèque d'Eco et forge le mot qui manquait : antilibrary, l'antibibliothèque. Sa lecture est plus tranchante encore.
Les livres non lus, dit Taleb, sont infiniment plus précieux que les lus, parce qu'ils incarnent notre savoir négatif — la conscience aiguë de notre propre ignorance. Une pile de volumes intimidants sur le bureau agit comme un rappel permanent : le monde est plus vaste que ce que vous en maîtrisez. Taleb invente alors un personnage, l'« antiérudit » (antischolar), qui traite sa réserve de livres non lus non comme une dette honteuse, mais comme un capital. Là où le vaniteux exhibe les titres qu'il a finis, l'antiérudit cultive ceux qu'il n'a pas encore ouverts, parce qu'ils gardent intacte sa curiosité.
Le syndrome inverse : la bibliothèque-trophée
Le mal qu'Eco diagnostiquait porte aujourd'hui un nom japonais : tsundoku, l'art d'accumuler des livres qu'on laisse s'empiler sans les lire. Le terme est souvent employé avec une pointe de culpabilité. À la lumière de l'antibibliothèque, il faudrait au contraire le réhabiliter : cette pile n'est pas un échec, c'est une promesse.
Le vrai contre-modèle, c'est la bibliothèque décorative — celle qu'on achète au mètre linéaire, reliures assorties au canapé, dos de cuir choisis pour leur teinte plus que pour leur contenu. Pendant le confinement de 2020, le phénomène a même eu son moment de gloire : on jugeait les visioconférences des personnalités à leur arrière-plan de livres, déclenchant le compte « Bookcase Credibility ». Or une bibliothèque qui ne sert qu'à être vue a renoncé à sa fonction. Le rayonnage en chêne massif, les boiseries d'un cabinet de lecture, l'échelle de bibliothécaire : ces beaux objets ne valent que s'ils abritent une réserve d'inconnu, pas un papier peint cossu.
Composer son antibibliothèque : trois principes
Premier principe : acheter au-delà de son rythme de lecture, sans honte. Si vous ne possédez que des livres lus, votre bibliothèque a cessé de grandir avec vous. Visez délibérément un déséquilibre — pour un volume terminé, deux ou trois en attente. C'est le signe d'un esprit encore en chantier.
Deuxième principe : soigner la mise en scène de l'inconnu. Rangez les non lus à hauteur du regard, là où l'œil tombe naturellement, plutôt que de les reléguer en haut d'une étagère. Une console près du fauteuil, une pile sur la table basse, un rayon dédié aux « prochains » : l'antibibliothèque se conçoit comme un meuble, pas comme un débarras. Le bois clair, une lampe à portée, un siège qui invite — l'environnement fait partie de la promesse.
Troisième principe : laisser entrer le hasard. Les disciplines voisines, les auteurs dont on ignore tout, les sujets qui résistent : ce sont eux qui font la valeur d'une réserve. Une antibibliothèque sage, où chaque titre vous ressemble déjà, n'est qu'un miroir. La bonne contient quelques livres qui vous mettent légèrement mal à l'aise — la garantie qu'il vous reste, là, sur le rayon, de quoi devenir quelqu'un d'autre.
Questions fréquentes
Qui a inventé le concept d'antibibliothèque ?
L'idée vient d'Umberto Eco, qui voyait dans les livres non lus l'essence d'une bibliothèque de travail. C'est l'essayiste Nassim Nicholas Taleb qui a forgé le terme « antibibliothèque » (antilibrary) en 2007, dans l'ouverture de son livre Le Cygne noir, en s'appuyant sur la bibliothèque d'Eco.
Combien de livres possédait réellement Umberto Eco ?
Eco gardait environ 30 000 volumes dans son appartement de Milan, auxquels s'ajoutait une seconde bibliothèque de quelque 50 000 livres dans sa résidence de campagne, soit un fonds total avoisinant les 80 000 ouvrages — dont une fraction seulement avait été lue de bout en bout.
Accumuler des livres non lus, est-ce une mauvaise habitude ?
Pas selon Eco ni Taleb. Le tsundoku, ces piles de livres en attente, n'est pas un échec mais une réserve de découvertes possibles. Le vrai écueil est la bibliothèque purement décorative, choisie pour l'apparence : une étagère ne vaut que par l'inconnu qu'elle abrite, pas par les dos assortis qu'elle exhibe.
